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Le mot « bien » possède plusieurs sens qui se croisent et se répondent. Il porte en lui une profonde ambiguïté, oscillant sans cesse entre la valeur morale de ce qui est juste, la matérialité d’une possession, la mesure d’une intensité ou le renforcement d'une certitude. Il désigne tout autant un état physique ou moral qu'une notion d'utilité ou de profit. C’est ce double sens qui sert de fil conducteur pour mettre en relation les projets de Théo Sauvé et de Lina Zegrani-Monro, tou·tes deux lauréat·es des Chantiers-Résidence en 2026, un programme porté par Passerelle et DDA Bretagne. Bien que leurs démarches soient distinctes, Théo Sauvé et Lina Zegrani-Monro s’appuient sur des éléments tangibles pour interroger les liens étroits entre les dispositifs du regard et le statut des choses qui nous entourent. Dans les deux cas, regarder n’est jamais un geste neutre : c’est le cadre choisi qui détermine ce qui devient visible, désirable, précieux ou négligeable. Dans Ici et là, la Mayenne de Théo Sauvé, qui réunit un triptyque de vidéos, une série de peintures et des écrits, le regard de l’artiste se pose avec attention et intimité sur son village d’enfance. Il s’attarde sur ces endroits que l’on traverse sans nécessairement les voir – routes, parkings, franges urbaines et espaces périphériques – mais aussi sur les gestes d’ami·es, les lieux familiers et les moments fugitifs qui composent un quotidien. L’artiste filme, écrit, peint, puis revient sur les images et les lieux, les faisant passer d’un médium à l’autre. Au fil de ces déplacements, un paysage ordinaire devient une image à regarder, une image se transforme en matière à rejouer, un moment se donne à voir autrement. Ses œuvres confèrent ainsi une épaisseur à ce qui passe habituellement à l’arrière-plan, révélant la valeur affective de lieux et de gestes familiers, au-delà de leur fonction ou de leur apparente banalité. Les « biens communs » du titre sont ainsi à entendre au singulier comme une référence à ce qui nous relie les un·es aux autres. En portant attention à ces lieux et ces moments ordinaires, l’artiste donne à voir ce qui, dans nos expériences quotidiennes partagées, constitue une richesse collective souvent invisible, mais essentielle. Avec Lina Zegrani-Monro, le titre s’entend autrement. Dans Personne ne peut voir la différence et chacun·e les admire, un projet réunissant vidéos, sculpture et installation, l’artiste retrace l’histoire de l’acétate, une matière d’abord utilisée pour imiter des matériaux précieux comme l’écaille de tortue ou l’ivoire, avant de servir à la fabrication de pellicules de cinéma et d’entrer dans celle d’objets courants, des lunettes aux pinces à cheveux, produits en série et parfois presque jetables. En explorant les transformations de cette matière, elle interroge les frontières entre le commun et le précieux, mais aussi notre manière de regarder et de donner de la valeur aux choses. Des hublots de paquebots aux vitrines des opticiens, jusqu’aux salles de cinéma, les œuvres composent un parcours entre différents dispositifs de vision, où des objets et des histoires apparemment éloignés se répondent. En les déplaçant et en les associant, l’artiste révèle les économies, les usages et les imaginaires dont ils sont porteurs. Entre le proche et le collectif, l’intime et l’économique, l’éphémère et ce qui demeure, les œuvres de Théo et Lina déplacent doucement nos seuils d’attention. Elles nous invitent à regarder encore, et peut-être à nous demander ce qui, autour de nous, mérite d’être (re)gardé. Commissaire invitée : Katia Porro Dans le cadre des Chantiers | Résidence, programme à destination des artistes émergents en Bretagne mené par Passerelle Centre d’art contemporain et Documents D’Artistes Bretagne